15 Ans Après le Séisme : Haïti Face à Sa Propre Conscience

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Par John Boisguéné

Le 12 janvier 2010, la terre a tremblé. Mais ce n’était pas qu’un frisson de la croûte terrestre, c’était une déchirure profonde dans l’âme d’Haïti. En 35 secondes, Port-au-Prince et ses environs ont été réduits en poussière, ensevelissant sous les décombres des milliers de vies, des rêves, des espoirs. Quinze ans plus tard, les cicatrices sont toujours béantes, et la douleur, toujours vive.

Je me souviens de mes amis Margarette Veltiné et Stanley Emmanuel. Deux âmes pleines de vie, fauchées brutalement, comme tant d’autres dont les noms ne figureront jamais sur aucune plaque commémorative. Mais au-delà des corps brisés, combien ont été abandonnés, mourant lentement dans l’oubli, faute de soins, faute d’aide, faute d’un État capable de les protéger ? Et que dire de ces familles qui, après des années de sacrifice, ont vu s’écrouler sous leurs yeux les fruits d’une vie entière de labeur ? On m’a raconté l’histoire d’un homme qui venait à peine de payer sa maison après 25 ans d’économies… et qui, en quelques secondes, a vu son rêve devenir poussière.

6,4 milliards de dollars.

Voilà la somme que le monde avait promis pour reconstruire Haïti. Mais qu’avons-nous vu ? Des ONG s’enrichissant sur notre douleur, des projets inachevés, des bâtiments précaires qui défient encore les lois de la gravité. Quinze ans plus tard, rien n’a changé. Les constructions anarchiques continuent de pousser, comme si la mort ne nous avait rien appris. Si la terre venait à trembler de nouveau, ce ne serait plus seulement des maisons qui s’effondreraient, mais les derniers piliers de ce qui reste de notre État.

Nous sommes le premier peuple noir à avoir brisé ses chaînes. Nous avons défié les plus grands empires pour crier haut et fort notre soif de liberté. Mais aujourd’hui, cette liberté est piétinée par notre propre négligence, par notre indifférence. Nous avons cessé de nous aimer, de nous respecter. Nous sommes devenus étrangers à notre propre douleur.

Nous avons manqué toutes les grandes révolutions : industrielle, énergétique, numérique. Mais nous n’avons plus le droit de manquer la révolution technologique. C’est le dernier train qui passe, et si nous ne montons pas à bord, nous resterons à jamais enchaînés à la pauvreté, au chaos, à la fatalité.

Cette révolution ne se fera pas sans une prise de conscience collective. Nous devons apprendre à nous aimer les uns les autres, à nous respecter, à nous soutenir. La technologie ne sera pas notre salut si nous continuons à ériger des murs d’indifférence entre nous. Ce ne sont pas les milliards de dollars qui construiront Haïti, mais bien la solidarité, la discipline et l’amour de la patrie.

Il est temps de bâtir une Haïti qui n’aura plus peur de trembler, car ses fondations seront solides. Non pas en béton armé, mais en conscience et en unité. Nous devons regarder nos enfants dans les yeux et leur promettre un avenir meilleur, pas avec des mots, mais avec des actes.

Aujourd’hui, je pleure mes amis disparus. Je pleure pour Margarette, pour Stanley, et pour tous ceux qui sont tombés dans le silence. Mais mes larmes ne suffisent plus. Les larmes ne reconstruisent pas des nations. Seule la conscience le peut.

Haïti, il est temps de renaître.

John Boisguéné

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