Haïti brûle, mais qui reconstruira ?

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13 mars 2025. Aujourd’hui, une lueur d’espoir s’est consumée sous les flammes de l’ignorance et de la rage aveugle. Radio Télévision Caraïbes, l’une des plus anciennes stations de la Caraïbe, la voix du peuple haïtien depuis 76 ans, a été incendiée par des mains qui se disent révolutionnaires. Mais quelle révolution s’est jamais bâtie sur les cendres d’une nation qui s’autodétruit ? Quelle justice trouve-t-on dans la ruine, dans la destruction de ce qui nous appartient collectivement ?

Radio Télévision Caraïbes n’a jamais été un simple média. C’est une institution, un témoin de l’histoire, un miroir de notre société. Pendant plus de trois générations, elle a porté la voix des opprimés, amplifié les cris d’alerte, diffusé les aspirations d’un peuple en quête de liberté et de progrès. Elle a traversé les soubresauts politiques, résisté aux régimes autoritaires, accompagné les moments de gloire comme les heures sombres. Et aujourd’hui, en guise de remerciement, elle est réduite en cendres.

Ceux qui ont brandi des torches pour consumer cette institution parlent de révolution. Mais ont-ils seulement lu l’histoire des vraies révolutions ? La révolution haïtienne, celle qui nous a donné notre indépendance, ne s’est pas faite en brûlant Haïti, mais en arrachant le pays aux mains de ses oppresseurs. La révolution industrielle, celle qui a changé le monde, n’a pas été une œuvre de destruction, mais une ère de construction. La révolution technologique, celle qui transforme aujourd’hui nos vies, n’a pas été portée par la haine, mais par le savoir, l’innovation et l’intelligence.

Où allons-nous ? Quel avenir réservons-nous à nos enfants si nous continuons ainsi ? Chaque jour, des centaines, des milliers de personnes tombent sous les balles de ce que nous appelons “l’insécurité”, comme si ce mot suffisait à décrire l’horreur d’un pays qui se vide de son propre sang. Mais ce n’est pas l’insécurité, c’est une guerre invisible contre nous-mêmes. Une guerre sans camps, sans idéologie, où l’ennemi n’est pas l’autre, mais nous tous, incapables de briser ce cercle vicieux d’autodestruction.

L’État haïtien, où est-il ? Où sont ceux qui, au lieu d’assister en spectateurs à l’effondrement d’un pays, devraient se lever pour lui redonner espoir ? Chaque pays a connu ses luttes, ses crises, ses injustices sociales. Mais pensez-vous que la France, les États-Unis, l’Allemagne ou même le Japon ont surmonté leurs épreuves par la haine et le chaos ? Non. Ils se sont relevés parce que leur peuple a su transformer la colère en force créatrice, la souffrance en détermination, la révolte en action.

Nous devons commencer à réfléchir avec notre tête. Nous devons commencer à nous aimer. Cessons de répéter comme des perroquets ce que d’autres ont dit. Apprenons à nous interroger, à questionner, à comprendre par nous-mêmes. L’histoire de François Duvalier, de son régime, de sa chute, je ne peux en parler qu’à travers les récits que j’ai lus. Je n’étais pas là. Mais ce dont je peux parler, c’est de ce que je vois aujourd’hui, de ce qui se passe sous mes yeux, de cette descente aux enfers qui ne semble jamais s’arrêter.

Radio Télévision Caraïbes était la voix du peuple. Elle portait ses espoirs, ses rêves, ses douleurs, ses luttes. Qu’avez-vous contre le peuple haïtien ? Qu’avez-vous contre vous-mêmes ?

Si nous continuons ainsi, que restera-t-il demain ? Des ruines fumantes, des rues vides, un pays sans âme, sans repères, sans avenir. Chaque flamme que nous allumons aujourd’hui consume notre propre futur. Chaque balle tirée, chaque vie volée, nous enfonce un peu plus dans l’abîme. Nous ne sommes pas en guerre, et pourtant nous mourons comme si nous l’étions.

Il est temps d’ouvrir les yeux. Il est temps de comprendre que la vraie révolution n’est pas celle qui détruit, mais celle qui construit. Que le vrai courage n’est pas dans le feu et la violence, mais dans le savoir, le travail, l’unité et l’amour de notre patrie. Haïti ne renaîtra pas des cendres de la haine. Elle renaîtra seulement si nous avons le courage d’y croire encore, et surtout, d’y œuvrer ensemble.

À ceux qui rêvent d’un autre pays, sachez que ce pays existe déjà : il s’appelle Haïti. Mais il ne deviendra jamais cette grande nation que nous espérons si nous continuons à l’enfoncer dans la nuit. Il nous faut cesser d’être les bourreaux de notre propre terre, cesser de traiter Haïti comme un fardeau, alors qu’elle est notre plus grande richesse. Nous devons apprendre à nous battre autrement. À construire des écoles plutôt que de brûler nos institutions. À élever nos enfants dans l’éducation et la dignité plutôt que de les condamner à la peur et à la fuite. Nous devons retrouver notre honneur, notre fierté, notre unité.

Car si demain Haïti s’effondre entièrement, que dirons-nous à ceux qui viendront après nous ? Leur expliquerons-nous que nous avons échoué parce que nous avons préféré la haine à l’amour, la destruction à la construction ? Leur dirons-nous que nous avons regardé notre pays s’éteindre sans rien faire, sans essayer, sans nous battre autrement ?

Il est encore temps. Mais ce temps s’amenuise. Nous devons nous réveiller. Nous devons nous lever. Nous devons aimer Haïti comme elle nous a aimés, comme elle nous a portés, comme elle nous a nourris. Nous devons lui rendre hommage non pas avec des paroles, mais avec des actes. Haïti ne renaîtra pas des cendres de la haine. Elle renaîtra du feu de notre engagement, de la lumière de notre intelligence, de la force de notre unité.

Réfléchissons. Aimons. Construisons. Avant qu’il ne soit trop tard.

John BOISGUÉNÉ

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