Haïti, ce cri que nul ne veut entendre

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Je viens du Cap-Haïtien, cité noble, théâtre d’histoire, où les hommes naissent fiers, la colonne droite et le regard insoumis. Je viens de Jérémie, cette perle de poésie où la parole a le poids de l’engagement et la saveur de la mémoire.Je viens de l’Artibonite, terre nourricière, berceau des révoltes, là où les hommes ne plient pas l’échine, là où l’on porte son pantalon à sa taille comme on porte son honneur : haut, net, sans concession. Je viens de Jacmel, cité lumière, muse de nos artistes, où chaque fresque, chaque marche de pierre, chaque souffle marin semble dire : résistons par la beauté. Je viens des Cayes, patrie de Dessalines, où les vagues s’écrasent avec la même détermination que les hommes qui y sont nés. Je viens de Port-de-Paix, bout du Nord-Ouest, oublié des pouvoirs mais jamais de Dieu, d’où montent les prières muettes des peuples trop longtemps délaissés. Je viens du Centre, colonne vertébrale discrète, gardienne des plaines et des collines, où l’on avance sans faire de bruit, mais avec la dignité des humbles. Je viens de Fort-Liberté, bastion du Nord-Est, où le mot “liberté” ne fut pas un slogan, mais un acte fondateur gravé dans la pierre et dans le sang. Et je viens de Port-au-Prince, capitale blessée, fiancée du tumulte, cœur battant d’un pays en fragments, où chaque rue témoigne de l’épuisement… mais aussi d’une étrange volonté de vivre, encore et encore.

Je suis fils de cette terre rugueuse, imprévisible, bouleversante. Fils de cette nation qui a, un jour, osé dire non au monde. Un peuple d’anciens esclaves devenu peuple libre par le fer, le feu, et le sang. Une liberté saisie à pleines mains, sans mode d’emploi, sans école, sans boussole. Un saut brutal de la servitude à la souveraineté.

Mais avons-nous vraiment compris ce que cela signifie ?

Avons-nous osé regarder, dans le silence de nos nuits, ce que nous sommes devenus ?

Nous sommes les héritiers d’un miracle, mais nous agissons comme s’il n’avait jamais eu lieu.

Deux siècles plus tard, nous voilà à genoux, sans chaînes aux pieds mais avec des chaînes dans la tête.

Nous voilà réduits à mendier le respect, à négocier notre propre existence.

Nous voilà à haïr notre frère pour une opinion, pour une parcelle de pouvoir, pour une illusion de grandeur.

Et pourtant… Combien se disent patriotes ? Combien, la main sur le cœur, jurent d’aimer cette nation ?

Mais aimer Haïti, ce n’est pas l’invoquer le 1er janvier et l’oublier le 2.

Ce n’est pas la chanter en discours et la piétiner en actes.

Ce n’est pas pleurer sur sa tombe, c’est empêcher qu’elle n’y soit enterrée vivante.

Nous n’avons pas besoin de plus de discours. Nous avons besoin de lucidité.

La liberté n’est pas une offrande : c’est un fardeau. Elle exige une volonté, une discipline, une foi que nous avons désertées.

Nous sommes passés de l’esclavage à la liberté sans passer par l’éducation. Voilà notre drame.

Nous sommes un peuple libre, oui. Mais libre d’échouer, libre de trahir, libre de fuir nos responsabilités.

Et chaque jour, nos enfants naissent dans un pays qu’ils apprennent à détester.

Chaque jour, nous ratons l’occasion de leur montrer que le rêve haïtien n’est pas un mythe.

Chaque jour, nous prouvons au monde que nous ne savons pas aimer.

Nous avons trop parlé de souffrance, pas assez de réparation.

Nous avons trop parlé de gloire passée, pas assez d’avenir.

Trop de sermons, pas assez d’action.

Trop d’ambitions, pas assez de vision.

Où est-elle, la Terre promise ?

Où est-elle, Haïti, celle pour qui tant d’âmes se sont offertes ?

Où sont passés nos poètes, nos penseurs, nos bâtisseurs ?

Où sont nos feux sacrés, nos vertières intérieures ?

La vérité, c’est que nous sommes fatigués.

Fatigués d’espérer.

Fatigués de résister seuls.

Fatigués de voir le mot “Haïti” devenir une gêne, une excuse, une blessure.

Mais la fatigue n’est pas une fin. C’est un signal.

Et dans cette fatigue, une étincelle subsiste.

La volonté.

La volonté de nous relever.

La volonté de dire à nos enfants : vous n’êtes pas condamnés à l’exil ou à la honte.

La volonté de bâtir, de réparer, d’éduquer.

La volonté de transformer la colère en énergie, et la mélancolie en mémoire active.

Nous ne sommes pas trop tard. Mais nous sommes peut-être à la dernière minute.

par John BOISGUÉNÉ

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