Haïti Coupée du Monde : Toussaint Louverture, Symbole d’un Pays Abandonné

L’aéroport international Toussaint Louverture, jadis fierté nationale et porte d’entrée principale d’Haïti, est aujourd’hui un vestige d’une époque révolue. Il gît, silencieux, déserté, reflet poignant d’une nation qui vacille sous le poids de l’insécurité et de l’inaction. Depuis des mois, aucune aile ne s’élève au-dessus de Port-au-Prince, aucune passerelle ne s’abaisse pour accueillir les Haïtiens de la diaspora, aucun avion ne transporte les marchandises vitales dont dépend une économie exsangue. Le cœur du pays, autrefois battant au rythme des arrivées et des départs, s’est arrêté, étouffé par la terreur des gangs qui dictent leur loi aux portes mêmes des pistes d’atterrissage.
Ailleurs, dans le tumulte des conflits, dans les pays ravagés par des guerres ouvertes, les aéroports résistent. À Beyrouth, malgré les bombardements, Middle East Airlines continue de relier le Liban au reste du monde. À Kiev, en pleine guerre, les pistes sont entretenues, préservées pour le jour où elles serviront à reconstruire un pays en ruines. Mais ici, en Haïti, l’aéroport est abandonné à la peur. Nulle frappe aérienne, nul ennemi aux frontières, juste un vide béant, celui d’un État qui s’efface face à des hommes armés qui n’ont trouvé devant eux ni mur, ni barrière, ni force pour leur faire obstacle.
La fermeture de l’aéroport n’est pas un accident. Elle est le symbole d’une démission généralisée, d’une société où la loi s’effondre et où la normalité devient une utopie lointaine. Les vols sont suspendus, les compagnies aériennes ont fui, mais les échéances, elles, n’ont pas disparu. Les marchandises attendent dans des entrepôts à l’étranger, les entrepreneurs voient leurs investissements s’effondrer, les étudiants ne peuvent rentrer, les malades ne peuvent partir se soigner, et ceux qui rêvaient de voir Haïti autrement que dans les pages noircies des rapports de crise n’ont plus d’autre choix que de détourner le regard.
Qui assume cette tragédie ? Qui répondra à cette nation coupée du monde, alors que dans d’autres pays, des gouvernements, même en guerre, déploient toutes leurs forces pour maintenir ouvertes ces portes essentielles ? Pourquoi Haïti, qui ne fait pas face à une armée ennemie, ne parvient-elle pas à garantir ce que d’autres, sous les bombes, considèrent comme un impératif absolu ? L’inaction qui condamne Toussaint Louverture n’est pas une fatalité, c’est un choix. Un choix de ne pas protéger, un choix de ne pas organiser, un choix de laisser l’abandon s’installer jusqu’à ce que même l’indignation s’éteigne.
Ce silence, cet abandon, cette résignation ne sont pas seulement ceux d’un aéroport. Ils sont ceux d’un pays tout entier. Un pays qui regarde ses infrastructures mourir sans rien tenter, un pays qui accepte que sa porte vers le monde se referme sans se battre pour l’ouvrir à nouveau. Mais combien de temps encore pourrons-nous prétendre exister si même notre lien le plus fondamental avec l’extérieur est rompu ? Un pays sans aéroport est un pays en exil de lui-même. Et Haïti, aujourd’hui, est en train de disparaître dans son propre oubli.