L’intelligence artificielle et le risque du déclin intérieur : ce que redoutent les pionniers du numérique

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Il est des silences plus inquiétants que le vacarme du progrès. Tandis que l’intelligence artificielle poursuit sa marche fulgurante, les voix qui s’élèvent aujourd’hui ne sont plus celles de détracteurs technophobes, mais celles des bâtisseurs eux-mêmes. Dans un rapport volumineux et pénétrant, intitulé The Future of Being Human et publié par l’Université Elon, près de 300 experts en technologie — chercheurs, analystes, ingénieurs et pionniers de la Silicon Valley — tirent un constat glaçant : l’IA, si elle continue sur sa trajectoire actuelle, risque d’altérer de façon profonde et irréversible ce qui constitue le cœur de notre humanité.

Parmi ces voix, celle de Vint Cerf, l’un des « pères d’Internet », aujourd’hui vice-président chez Google, résonne avec une gravité inhabituelle. Il ne s’agit plus simplement de débattre des dangers liés à la désinformation ou à l’automatisation des emplois, mais de s’interroger sur l’effet corrosif que cette technologie pourrait avoir sur nos facultés humaines fondamentales : l’empathie, la pensée critique, le jugement moral, l’écoute, l’attention, la capacité à se relier à l’autre. Le rapport évoque un horizon à 2035 dans lequel l’humain, par confort ou par paresse cognitive, aura cédé à l’IA non seulement ses tâches, mais aussi son discernement, sa créativité, et jusqu’à sa sensibilité.

Les géants de la tech rivalisent pour développer des agents intelligents toujours plus autonomes. De Google à Meta, en passant par Microsoft ou Amazon, l’enjeu est clair : créer des entités numériques capables d’anticiper nos besoins, de prendre des décisions à notre place, de gérer notre quotidien sans friction. Mais à trop déléguer, l’humain s’amenuise. La technologie promet de nous libérer du poids de l’effort ; elle pourrait bien, à terme, nous dépouiller de ce qui fait notre noblesse : la lenteur féconde de la réflexion, la complexité des émotions, l’inconfort fertile du doute.

Les chiffres sont éloquents. Selon le rapport, plus de 60 % des experts interrogés estiment que l’IA transformera radicalement les capacités humaines au cours des dix prochaines années. Un quart d’entre eux prévoient des conséquences majoritairement néfastes. Et surtout, une majorité anticipe une dégradation dans des domaines aussi délicats que l’intelligence sociale, la santé mentale ou la capacité à nouer des relations authentiques. Déjà, l’on observe une tendance inquiétante : l’émergence d’attachements affectifs à des entités artificielles, parfois jusqu’à la création de répliques d’êtres chers disparus, avec tout le vertige psychologique que cela suppose.

Cette dépendance grandissante à des machines capables de simuler l’écoute, la tendresse ou l’altruisme n’est pas sans conséquences. L’« externalisation de l’émotion », évoquée dans le rapport, n’est pas une simple métaphore. Il est question de substituer à l’imprévisible humanité des liens un ersatz froidement programmé. Et dans cette substitution, quelque chose d’essentiel pourrait se perdre : la beauté du contact humain, la richesse des échanges imparfaits, la profondeur des silences partagés.

Cependant, l’issue n’est pas scellée. Plusieurs contributeurs du rapport insistent sur l’importance de réguler dès à présent cette évolution, de former les citoyens à une éthique du numérique, et de repenser nos usages pour que la technologie reste un outil et non un maître. Il en va de notre responsabilité collective de préserver, au cœur du tumulte algorithmique, la part fragile et précieuse de notre humanité.

Il ne s’agit pas de ralentir le progrès, mais de lui imposer une direction. Une IA bien orientée peut certes résoudre des problèmes complexes, accompagner la recherche, ou même aider à mieux comprendre nos sociétés. Mais elle ne remplacera jamais la chaleur d’un regard, la sincérité d’un geste, ni la liberté de penser par soi-même. À l’heure des grandes mutations, la question n’est plus de savoir ce que l’intelligence artificielle peut faire, mais ce que l’humanité est prête à ne pas abandonner.

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